jeudi 6 juillet 2000

Sectes: menace sur les enfants

Un dossier d'Hubert Prolongeau pour le Nouvel Observateur 1861

L'Assemblée nationale s'attaque enfin franchement aux sectes, allant jusqu'à définir un délit de manipulation mentale dangereux pour les libertés individuelles. Une disposition du texte prévoit l'interdiction pour toute secte de s'installer à moins de 100 mètres d'une école et celle de diffuser des messages à destination de la jeunesse. Car le problème des enfants dans les sectes est posé. Exercent-elles une réelle emprise sur eux? Pratiquent-elles la pédophilie ? Y a-t-il des écoles dangereuses? Embrigade-t-on des enfants à l'insu de leurs parents? Peut-on récupérer son enfant lorsque son conjoint divorcé est entré dans une secte? L'arsenal de protection déjà mis en place est-il suffisant?

«Je ne sais même pas si j'ai d'autres petits-enfants. Dans leur groupe, il paraît qu'ils ne les déclarent pas tous.» Mme Vidal ne se bat plus. A 70 ans, cette grand-mère fragile, encore discrètement pomponnée, est résignée. Mais elle culpabilise: «Si j'avais fait plus attention à eux, sans doute aurais-je pu agir, mais maintenant, c'est trop tard.» Dans son salon, des photos des disparus sont disposées en autel. En 1992, sa fille et son gendre ont rejoint un groupe de la Nouvelle Acropole, un mouvement théosophique qui prépare l'instauration ds. «Je crois qu'ils vont à l'école, mais je ne sais pas où. Je pense à eux plus encore qu'à ma fille, car elle est adulte. Eux, ils sont innocents.»

D'après un rapport des Renseignements généraux partiellement divulgué en juin 1999 et dont les résultats sont confirmés par les principales associations antisectes, Adfi ou le Centre Roger-Ikor, 40000 enfants seraient plus ou moins directement sous l'emprise de sectes. Un chiffre qui recouvre aussi bien les égarements inquiétants du domaine parascolaire que la dissimulation d'enfants à l'état civil, la simple tentative d'endoctrinement que les pires sévices.

Les sectes adorent les enfants.
Dès 1953, Lafayette Ron Hubbard, fondateur de l'Eglise de Scientologie, écrivait: «Sauvez l'enfant et vous sauverez la nation.» Chez Moon, l'enfant est le troisième Messie, après Moon et, dans chaque couple, son propre conjoint. Raël, de son vrai nom Claude Vorilhon, intermédiaire des extraterrestres, se propose de faire passer des tests dès la maternelle pour «extraire les génies en herbe». Un texte des Témoins de Jéhovah précise: «Plus tôt la formation commence, plus grandes sont les chances que les enfants s'enracinent solidement dans la vérité et fassent du ministère leur vocation. Cette formation précoce aura aussi l'avantage de les protéger des façons de penser et d'agir du monde.»

Près de 500 enfants sont détenus en milieu fermé.
Eux sont indéniablement en danger. Au commissariat de police de Dole (Jura), région dans laquelle se trouvent quelques groupes inquiétants, dont Shri Ram Chandra, on avoue son impuissance: «Il n'est pas possible de repérer les groupes avant un accident.» Comme celui qui vit mourir de malnutrition le petit Raphaël Ginoux en avril 1997 et a permis de mettre en avant les méthodes de la secte Tabitha's Place. Beaucoup de ces groupes ne déclarent pas forcément les enfants. En refusant de percevoir les prestations familiales, les parents échappent à tout contrôle. Ainsi la communauté iséroise la Thébaïde demande-t-elle à ses membres de «rejeter toute aide sociale qui, au prix de quelques os à ronger, maintient ou rétablit l'insertion dans la collectivité, provoque soumission et reconnaissance à son égard». Les membres de la Fédération française pour la Conscience de Krishna, située elle aussi dans le Jura, n'inscrivent aucun nouveau-né à l'état civil. On pense que cinq enfants vivent dans cette communauté. Et on estime à dix le nombre d'enfants dans la communauté Mother Earthland, à Tachoires (Gers).

Parfois, la vie même de ces enfants est en danger: un nombre grandissant de petites associations prônent une vie bio qui peut entraîner des régimes alimentaires déficients. Beaucoup refusent les traitements médicaux: les Témoins de Jéhovah sont hostiles aux transfusions sanguines; Ecoovie impose des régimes végétariens carencés; Yvonne Trubert, fondatrice de IVI, dit guérir le sida avec ses propres moyens; les Amis de Lune Soleil pratiquent l'urinothérapie. L'Alliance universelle le Christ de Montfavet, menée par la fille de feu le gourou Ernest-Georges Roux, réincarnation du Christ, abrite une vingtaine de personnes, dont trois mineurs, qui fréquentent normalement l'école mais ont intérêt à ne pas tomber malades: c'est le règne de l'imposition des mains, du recours aux médecines douces et à la guérison spirituelle. Les vaccins, bien sûr, sont refusés. Le gourou n'a-t-il pas dit: «L'homme est bien portant quand Dieu se manifeste, il reste malade quand Dieu est silencieux.»

Quand il n'est pas physique, le risque est psychologique. «L'immense danger est celui de la désocialisation, explique Hayat el-Mountacir, auteur de "l'Enfant et les sectes" (Fayard). L'enfant n'a pas accès aux crèches, écoles, activités culturelles, clubs de sport

Une frontière est créée entre l'intérieur de la secte et l'extérieur. Or, dans la secte, tout est obligatoire, alors que la société extérieure ne fixe que des interdits. Tout le reste y est permis, ce qui laisse un champ de liberté et pousse l'enfant au choix.» Parfois la secte crée son propre langage, ce qui limite l'influence de l'extérieur. «L'esprit critique de l'enfant ne peut plus s'exercer, poursuit El-Mountacir, puisqu'il n'a accès qu'à une seule source d'information. Les enfants n'apprennent dans les sectes ni la tolérance ni le pluralisme des sociétés démocratiques.»

L'identité familiale est, elle aussi, attaquée. Dans certains groupes, les droits des parents sur les enfants sont niés. La Famille, nouvelle incarnation des Enfants de Dieu, forme des groupes de 3 à 20 enfants, sans lien direct avec les adultes qui en ont la charge. La Citadelle fait vivre parents et enfants en vase clos. Chez Ecoovie, chaque enfant a sept pères et sept mères. Cela se complique encore quand l'enfant, dès son plus jeune âge, est envoyé à l'étranger, comme ceux dont les parents appartiennent au Shaja Yoga.
L'école des dévots de Krishna assomme les enfants avec des horaires déments. «Nous étions réveillés à 4h30 pour une cérémonie qui durait quatre heures. J'ai appris à lire dans la Bhagavad-Gita et des textes védiques, se souvient Antoine P., aujourd'hui âgé de 22 ans: il m'a été très difficile de me réhabituer à une autre vision du monde. Spontanément, ce sont les concepts de Krishna qui me viennent à l'esprit.» La déscolarisation peut s'accompagner de châtiments. La Citadelle se donnait pour mission de «briser les enfants naturellement portés vers le mal» et le faisait à coups de ceinturon. Tabitha's Place mettait en pratique un passage de la Bible disant: «La folie est liée au coeur des enfants, le bâton qui les châtie les en éloignera.»

Ailleurs, c'est la pédophilie qui est érigée en règle. Les raéliens l"ont même théorisée: «Le plaisir ne doit pas être réservé qu'aux adultes [1]. Dès la naissance, les organes sexuels sont prêts à fonctionner [2]. Et un enfant qui apprend tôt à jouir de son corps, de celui des autres, de ses sens développe d'autant plus tôt son intelligence.» En conséquence de quoi une lectrice de la revue du groupe (Francine, de Lausanne) écrit: «Il faudrait passer par-dessus cette crainte de voir l'enfant prendre des comportements choquants pour son entourage social, qui jugerait les parents de pervers et de débauchés sexuels» (sic). Cette adepte décrit un «souvenir bien enfoui» qui a resurgi «à mon réveil cosmique avec les messages de Raël»: enfant, la petite Francine avait peur du tonnerre. Un soir d'orage, alors qu'elle avait 3 ou 4 ans, son grand-père se glisse auprès d'elle. Il «me montra mon index, le tendit, replia mes autres doigts et le dirigea vers mon sexe en m'expliquant que je pouvais me faire du bien en me caressant juste ici lorsque j'étais seule dans la nuit». Francine garde de ses grands-parents un «héritage sensuel indestructible». En 1997, deux raéliens ont été condamnés pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans, dans le Vaucluse, et un adepte a été mis en examen pour viol sur mineur de moins de 15 ans, à Brives. 300 enfants sont proches des raéliens. On pense aussi au flirty fishing (prostitution sacrée) des Enfants de Dieu. Le leader de l'association Cor Unum, en Moselle, a été arrêté en Belgique pour mauvais traitements à enfants. Les familles du groupe Kyopo, en Ariège, vouent à Eros un culte prononcé. Le gourou de l'association Nao à Magnat-l'Etrange (dans la Creuse -23-) a été écroué pour viol sur mineure.

Les sectes qui se parent du terme d'Eglise (Scientologie, Témoins de Jéhovah) ne peuvent avoir des comportements aussi caricaturaux. Elles sont intégrées à la vie quotidienne et les enfants du groupe ne sont pas coupés du monde extérieur. Le risque n'est plus alors la déscolarisation, mais la perversion de ce qui est appris à l'école. Les connaissances sont triées, et les valeurs laïques, républicaines et démocratiques sont contrebalancées. «Les enfants qui sont en contact avec les Témoins de Jéhovah sont privés de leur enfance, accuse Hayat el-Mountacir. Ils sont victimes de maltraitance psychologique, ne peuvent pas faire valablement l'apprentissage de la citoyenneté.»

Certains mouvements, comme l'Eglise de Scientologie, qui a l'ambition d'élaborer une vraie méthode pédagogique, ont carrément ouvert des écoles: ce fut le cas de l'Ecole de l'Eveil, dont la publicité mettait en avant un faux numéro d'agrément de l'Education nationale et qui fut fermée en 1994. Un autre centre, l'institut Aubert, lui a succédé avant d'être fermé à son tour. L'Education nationale est régulièrement sollicitée par la «méthode pédagogique universelle» conçue par Ron Hubbard. Alors que nous nous étions introduit incognito chez les scientologues, en 1997, nous avons vu un triomphal tableau où les progrès de la diffusion de cette méthode étaient inscrits sur une carte de France. Paul Guth, académicien vieillissant, avait écrit aux scientologues pour les féliciter de leur méthode. Cette lettre avait été fêtée lors d'une remise de diplômes. 6000 enfants seraient touchés par cet enseignement. A noter que les hauts dignitaires, eux, n'ont pas le droit d'avoir d'enfants, parce que ceux-ci les distrairaient de leur dévouement à la cause scientologique.

Ces sectes installées ont été obligées de multiplier les associations paravents, se servant à la fois du parascolaire et des centres de formation. Des garderies, des crèches, des centres d'enfants ou des cours du soir proposent des enseignements parfois très prosélytes mais rarement présentés comme tels. 80% de ces sociétés écrans seraient liées à la Scientologie (Ecole du Rythme, Ateliers de la Tourelle, Cercle de Voile de Cazaux-Lac), qui propose toujours des cours de rattrapage, sous le label Able. Les Témoins de Jéhovah font de la garde d'enfants à domicile. Ils avaient infiltré le réseau des assistantes maternelles: la Ddass a fait le ménage.

Les services du rectorat de Paris comme ceux du ministère de l'Intérieur sont convaincus qu'il existe encore quelques-uns de ces groupes paravents impossibles à désigner faute de preuves. Pour lancer une enquête, il faut une dénonciation, confirmée par d'autres témoignages. Les groupes concernés sont souvent petits, pas toujours déclarés, regroupent quelques enfants dans un appartement «Cela finit toujours par sortir. Il faut éviter la précipitation», précise Daniel Groscolas, inspecteur général de l'Education nationale. Dès que la secte est identifiée, le paravent s'écroule. Dans le 17e arrondissement de Paris, l'association Attention Enfants vient de se créer pour démasquer «les garderies, les centres de formation qui peuvent cacher des activités sectaires», explique son président, Xavier Laugaudin. La présence des scientologues, rue Legendre, angoisse les habitants du quartier, qui reçoivent des tests de personnalité dans leurs boîtes aux lettres et déplorent la présence du bus de la Dianétique devant le lycée Chaptal'

Pour les contrer, conférences et distributions de tracts sont au programme. «Il y a une remontée d'information par les commerçants, les parents d'élèves, qu'il faut centraliser et rendre publique», dit Xavier Laugaudin. La réponse ne s'est pas fait attendre: le 20 mai, les responsables de la communication de l'Eglise de Scientologie venaient à la permanence de l'association, «pour parler».
«Avertir sans être suspicieux», affiche l'association Attention Enfants. Toute la difficulté est justement dans la capacité à détecter les réseaux. Et à différencier le faux du vrai. Une rumeur persistante avait couru il y a deux ans accusant les magasins Nature et Découvertes d'être une branche de la Scientologie. De même pour l'agence immobilière Century 21. Rien ne l'a confirmée: l'hypothèse d'une déstabilisation organisée par des concurrents n'est pas à exclure. Il faut évidemment se méfier des amalgames: tout professeur de yoga n'est pas un gourou, tout sophrologue ne cache pas une secte. C'est le problème de la chasse aux sectes, celui dont n'ont pas tenu compte les députés avec leur concept flou de délit de «manipulation mentale».

Les associations antisectes (Adefi ou CCMM) ont-elles raison de s'inquiéter du rôle des écoles Steiner et de l'anthroposophie? Cela fait trente ans que ces écoles ouvrent avec la bénédiction de l'Education nationale. Favorisant l'expression artistique, elles viennent d'obtenir la condamnation en diffamation en première instance du député Jacques Guyard, qui les avait qualifiées de secte sur France2 le 17 juin 1999. Que faut-il penser d'une école comme Enixia, pour surdoués, mise en liquidation judiciaire en novembre 1999 et remplacée le 3 janvier 2000 par l'école Europea: Enixia avait été fondée par d'anciens raéliens, qui affirment avoir coupé les ponts avec la secte. Rien de significatif n'apparaît dans les programmes. Pourtant, l'un des buts avoués de la secte de Claude Vorilhon est de créer une société où les surdoués gouverneraient le monde, en liaison avec les extraterrestres. La direction d'Europea est assurée par une ancienne enseignante d'Enixia. La réponse à cette situation comme à d'autres est plus philosophique que concrète. Le débat est vif entre les tenants du principe de précaution, qui veut qu'on interdise tout mouvement ou toute personne suspects de sectarisme et ceux qui mettent au-dessus de tout le respect de la liberté de penser.

Les pièges tendus aux parents par les associations paravents sont souvent grossiers. «Ils n'ont aucun besoin d'être subtils, explique Jean-Marie Abgrall, psychiatre et grand pourfendeur de sectes [auteur de "la Mécanique des sectes", Pocket]. Le prosélytisme ne s'adresse qu'à des gens qui ont une faille. Les gourous ne sont pas assez sots pour embrigader des enfants contre le gré de leurs parents. C'est la porte ouverte au piège juridique, car ce qui est contravention pour un adulte devient crime pour un enfant.»
Le piège le plus fréquent est l'alibi humanitaire, dont beaucoup de sectes se prévalent. Elles s'abritent derrière des associations comme l'Unicef ou la Croix-Rouge. Ainsi les raéliens ont lancé en février 1998 une grande collecte en faveur des enfants irakiens. La Famille organise des envois de vêtements aux enfants des pays de l'Est et en Russie centrale. La Fédération des Femmes pour la Paix mondiale, liée à Moon, oeuvre en faveur de l'enfance maltraitée, et la Scientologie a beaucoup approché les jeunes par le biais de son association Non à la Drogue, Oui à la Vie, dans laquelle s'est impliqué l'acteur Xavier Deluc, et qui délivrait aux enfants un «diplôme d'ambassadeur pour une France sans drogue». Ker Jeanne, satellite d'IVI, apporte de la musique à l'hôpital, dans les unités de soins pour enfants. La valeur des causes, comme souvent la sincérité de ceux qui s'en occupent, n'est pas forcément sujette à caution. Mais cet humanitarisme est prétexte à un prosélytisme d'autant plus redoutable que les gens qui s'y livrent n'ont que rarement le sentiment de tromper leur clientèle.
Pas de panique, cependant. «L'emprise des sectes sur les enfants existe mais elle n'est pas exagérément alarmante», nuance Jean-Marie Abgrall. Pour ce spécialiste combatif, «ceux qui ne sont pas enfermés peuvent confronter la vision de leur secte à celle qu'ils reçoivent de l'extérieur. A partir de 14 ans, ils peuvent claquer la porte». Beaucoup le font d'ailleurs. Mais certains, déjà trop fragilisés, auront leur vie saccagée.

Manipulation mentale :les dangers de l'amalgame

Pour se donner des armes contre les sectes, les députés ont adopté, le jeudi 22 juin, une proposition de loi établissant un délit de «manipulation mentale». Certaines réactions étaient prévisibles: le lobby sectaire a hurlé au «nazisme». Les scientologues ont entendu sonner «le glas de la démocratie». De leur côté, les mouvements antisectes (l'Unadefi en particulier) ont salué une «mesure nécessaire». D'autres réactions ont surpris: les Eglises officielles ont fait part de leur «inquiétude». L'hebdomadaire protestant «Réforme» a mis en garde contre les «égarements» d'une «fixation émotionnelle», et le père Jean Vernette, délégué de l'épiscopat pour la question des sectes, a estimé que le nouveau délit, dont le concept reste flou, peut mener «à la législation d'exception». Les responsables français de la Ligue des Droits de l'homme ont fait état de leur «vigilance», tandis que la garde des Sceaux demandait une «réflexion supplémentaire ». Pour tous, le délit de «manipulation mentale» peut conduire à n'importe quoi. De fait, l'amalgame apparaît bien comme un des dangers de la lutte antisectes.

Hubert Prolongeau

Sectes menace sur les enfants

Semaine du 06 juillet 2000 -- N°1861 --
Dossier du NOUVEL OBSERVATEUR

Malgré le durcissement de la législation...

« Je ne sais même pas si j'ai d'autres petits-enfants. Dans leur groupe, il paraît qu'ils ne les déclarent pas tous. » Mme Vidal ne se bat plus. A 70 ans, cette grand-mère fragile, encore discrètement pomponnée, est résignée. Mais elle culpabilise : « Si j'avais fait plus attention à eux, sans doute aurais-je pu agir, mais maintenant, c'est trop tard. » Dans son salon, des photos des disparus sont disposées en autel. En 1992, sa fille et son gendre ont rejoint un groupe de la Nouvelle Acropole, un mouvement théosophique qui prépare l'instauration d'un régime « aristocratique et totalitaire ». Ils avaient à l'époque deux enfants, de 3 ans et 1 an. Elle ne sait pas ce qu'ils sont devenus. « Je crois qu'ils vont à l'école, mais je ne sais pas où. Je pense à eux plus encore qu'à ma fille, car elle est adulte. Eux, ils sont innocents. »

D'après un rapport des Renseignements généraux partiellement divulgué en juin 1999 et dont les résultats sont confirmés par les principales associations antisectes, Adefi ou le Centre Roger-Ikor, 40 000 enfants seraient plus ou moins directement sous l'emprise de sectes. Un chiffre qui recouvre aussi bien les égarements inquiétants du domaine parascolaire que la dissimulation d'enfants à l'état civil, la simple tentative d'endoctrinement que les pires sévices.

Les sectes adorent les enfants. Dès 1953, Lafayette Ron Hubbard, fondateur de l'Eglise de Scientologie, écrivait : « Sauvez l'enfant et vous sauverez la nation. » Chez Moon, l'enfant est le troisième Messie, après Moon et, dans chaque couple, son propre conjoint. Raël, de son vrai nom Claude Vorilhon, intermédiaire des extraterrestres, se propose de faire passer des tests dès la maternelle pour « extraire les génies en herbe ». Un texte des Témoins de Jéhovah précise : « Plus tôt la formation commence, plus grandes sont les chances que les enfants s'enracinent solidement dans la vérité et fassent du ministère leur vocation. Cette formation précoce aura aussi l'avantage de les protéger des façons de penser et d'agir du monde. »

Près de 500 enfants sont détenus en milieu fermé. Eux sont indéniablement en danger. Au commissariat de police de Dole (Jura), région dans laquelle se trouvent quelques groupes inquiétants, dont Shri Ram Chandra, on avoue son impuissance : « Il n'est pas possible de repérer les groupes avant un accident. » Comme celui qui vit mourir de malnutrition le petit Raphaël Ginoux en avril 1997 et a permis de mettre en avant les méthodes de la secte Tabitha's Place. Beaucoup de ces groupes ne déclarent pas forcément les enfants. En refusant de percevoir les prestations familiales, les parents échappent à tout contrôle. Ainsi la communauté iséroise la Thébaïde demande-t-elle à ses membres de « rejeter toute aide sociale qui, au prix de quelques os à ronger, maintient ou rétablit l'insertion dans la collectivité, provoque soumission et reconnaissance à son égard ». Les membres de la Fédération française pour la Conscience de Krishna, située elle aussi dans le Jura, n'inscrivent aucun nouveau-né à l'état civil. On pense que cinq enfants vivent dans cette communauté. Et on estime à dix le nombre d'enfants dans la communauté Mother Earthland, à Tachoires (Gers).

Parfois, la vie même de ces enfants est en danger : un nombre grandissant de petites associations prônent une vie bio qui peut entraîner des régimes alimentaires déficients. Beaucoup refusent les traitements médicaux : les Témoins de Jéhovah sont hostiles aux transfusions sanguines ; Ecoovie impose des régimes végétariens carencés ; Yvonne Trubert, fondatrice de IVI, dit guérir le sida avec ses propres moyens ; les Amis de Lune Soleil pratiquent l'urinothérapie. L'Alliance universelle le Christ de Montfavet, menée par la fille de feu le gourou Ernest-Georges Roux, réincarnation du Christ, abrite une vingtaine de personnes, dont trois mineurs, qui fréquentent normalement l'école mais ont intérêt à ne pas tomber malades : c'est le règne de l'imposition des mains, du recours aux médecines douces et à la guérison spirituelle. Les vaccins, bien sûr, sont refusés. Le gourou n'a-t-il pas dit : « L'homme est bien portant quand Dieu se manifeste, il reste malade quand Dieu est silencieux. »

Quand il n'est pas physique, le risque est psychologique. « L'immense danger est celui de la désocialisation, explique Hayat el-Mountacir, auteur de "l'Enfant et les sectes" (Fayard). L'enfant n'a pas accès aux crèches, écoles, activités culturelles, clubs de sport... Une frontière est créée entre l'intérieur de la secte et l'extérieur. Or, dans la secte, tout est obligatoire, alors que la société extérieure ne fixe que des interdits. Tout le reste y est permis, ce qui laisse un champ de liberté et pousse l'enfant au choix. » Parfois la secte crée son propre langage, ce qui limite l'influence de l'extérieur. « L'esprit critique de l'enfant ne peut plus s'exercer, poursuit El-Mountacir, puisqu'il n'a accès qu'à une seule source d'information. Les enfants n'apprennent dans les sectes ni la tolérance ni le pluralisme des sociétés démocratiques. »

L'identité familiale est, elle aussi, attaquée. Dans certains groupes, les droits des parents sur les enfants sont niés. La Famille, nouvelle incarnation des Enfants de Dieu, forme des groupes de 3 à 20 enfants, sans lien direct avec les adultes qui en ont la charge. La Citadelle fait vivre parents et enfants en vase clos. Chez Ecoovie, chaque enfant a sept pères et sept mères. Cela se complique encore quand l'enfant, dès son plus jeune âge, est envoyé à l'étranger, comme ceux dont les parents appartiennent au Shaja Yoga.

L'école des dévots de Krishna assomme les enfants avec des horaires déments. « Nous étions réveillés à 4 h 30 pour une cérémonie qui durait quatre heures. J'ai appris à lire dans la Bhagavad-Gita et des textes védiques, se souvient Antoine P., aujourd'hui âgé de 22 ans : il m'a été très difficile de me réhabituer à une autre vision du monde. Spontanément, ce sont les concepts de Krishna qui me viennent à l'esprit. » La déscolarisation peut s'accompagner de châtiments. La Citadelle se donnait pour mission de « briser les enfants naturellement portés vers le mal » et le faisait à coups de ceinturon. Tabitha's Place mettait en pratique un passage de la Bible disant : « La folie est liée au coeur des enfants, le bâton qui les châtie les en éloignera. »

Ailleurs, c'est la pédophilie qui est érigée en règle. Les raéliens l'ont même théorisée : « Le plaisir ne doit pas être réservé qu'aux adultes [...]. Dès la naissance, les organes sexuels sont prêts à fonctionner [...]. Et un enfant qui apprend tôt à jouir de son corps, de celui des autres, de ses sens développe d'autant plus tôt son intelligence. » En conséquence de quoi une lectrice de la revue du groupe (Francine, de Lausanne) écrit : « Il faudrait passer par-dessus cette crainte de voir l'enfant prendre des comportements choquants pour son entourage social, qui jugerait les parents de pervers et de débauchés sexuels » (sic). Cette adepte décrit un « souvenir bien enfoui » qui a resurgi « à mon réveil cosmique avec les messages de Raël » : enfant, la petite Francine avait peur du tonnerre. Un soir d'orage, alors qu'elle avait 3 ou 4 ans, son grand-père se glisse auprès d'elle. Il « me montra mon index, le tendit, replia mes autres doigts et le dirigea vers mon sexe en m'expliquant que je pouvais me faire du bien en me caressant juste ici lorsque j'étais seule dans la nuit ». Francine garde de ses grands-parents un « héritage sensuel indestructible ». En 1997, deux raéliens ont été condamnés pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans, dans le Vaucluse, et un adepte a été mis en examen pour viol sur mineur de moins de 15 ans, à Brives. 300 enfants sont proches des raéliens. On pense aussi au flirty fishing (prostitution sacrée) des Enfants de Dieu. Le leader de l'association Cor Unum, en Moselle, a été arrêté en Belgique pour mauvais traitements à enfants. Les familles du groupe Kyopo, en Ariège, vouent à Eros un culte prononcé. Le gourou de l'association Nao à Magnat-l'Etrange (dans la Creuse -23-) a été écroué pour viol sur mineurs.

Les sectes qui se parent du terme d'Eglise (Scientologie, Témoins de Jéhovah) ne peuvent avoir des comportements aussi caricaturaux. Elles sont intégrées à la vie quotidienne et les enfants du groupe ne sont pas coupés du monde extérieur. Le risque n'est plus alors la déscolarisation, mais la perversion de ce qui est appris à l'école. Les connaissances sont triées, et les valeurs laïques, républicaines et démocratiques sont contrebalancées. « Les enfants qui sont en contact avec les Témoins de Jéhovah sont privés de leur enfance, accuse Hayat el-Mountacir. Ils sont victimes de maltraitance psychologique, ne peuvent pas faire valablement l'apprentissage de la citoyenneté. »

Certains mouvements, comme l'Eglise de Scientologie, qui a l'ambition d'élaborer une vraie méthode pédagogique, ont carrément ouvert des écoles : ce fut le cas de l'Ecole de l'Eveil, dont la publicité mettait en avant un faux numéro d'agrément de l'Education nationale et qui fut fermée en 1994. Un autre centre, l'institut Aubert, lui a succédé avant d'être fermé à son tour. L'Education nationale est régulièrement sollicitée par la « méthode pédagogique universelle » conçue par Ron Hubbard. Alors que nous nous étions introduit incognito chez les scientologues, en 1997, nous avons vu un triomphal tableau où les progrès de la diffusion de cette méthode étaient inscrits sur une carte de France. Paul Guth, académicien vieillissant, avait écrit aux scientologues pour les féliciter de leur méthode. Cette lettre avait été fêtée lors d'une remise de diplômes. 6 000 enfants seraient touchés par cet enseignement. A noter que les hauts dignitaires, eux, n'ont pas le droit d'avoir d'enfants, parce que ceux-ci les distrairaient de leur dévouement à la cause scientologique...

Ces sectes installées ont été obligées de multiplier les associations paravents, se servant à la fois du parascolaire et des centres de formation. Des garderies, des crèches, des centres d'enfants ou des cours du soir proposent des enseignements parfois très prosélytes mais rarement présentés comme tels. 80% de ces sociétés écrans seraient liées à la Scientologie (Ecole du Rythme, Ateliers de la Tourelle, Cercle de Voile de Cazaux-Lac), qui propose toujours des cours de rattrapage, sous le label Able. Les Témoins de Jéhovah font de la garde d'enfants à domicile. Ils avaient infiltré le réseau des assistantes maternelles : la Ddass a fait le ménage.

Les services du rectorat de Paris comme ceux du ministère de l'Intérieur sont convaincus qu'il existe encore quelques-uns de ces groupes paravents impossibles à désigner faute de preuves. Pour lancer une enquête, il faut une dénonciation, confirmée par d'autres témoignages. Les groupes concernés sont souvent petits, pas toujours déclarés, regroupent quelques enfants dans un appartement... « Cela finit toujours par sortir. Il faut éviter la précipitation », précise Daniel Groscolas, inspecteur général de l'Education nationale. Dès que la secte est identifiée, le paravent s'écroule. Dans le 17e arrondissement de Paris, l'association Attention Enfants (depuis l'article cette association n'a plus de permanences et semble hiberner) vient de se créer pour démasquer « les garderies, les centres de formation qui peuvent cacher des activités sectaires », explique son président, Xavier Laugaudin. La présence des scientologues, rue Legendre, angoisse les habitants du quartier, qui reçoivent des tests de personnalité dans leurs boîtes aux lettres et déplorent la présence du bus de la Dianétique devant le lycée Chaptal...

Pour les contrer, conférences et distributions de tracts sont au programme. « Il y a une remontée d'information par les commerçants, les parents d'élèves, qu'il faut centraliser et rendre publique », dit Xavier Laugaudin. La réponse ne s'est pas fait attendre : le 20 mai, les responsables de la communication de l'Eglise de Scientologie venaient à la permanence de l'association, « pour parler ».

« Avertir sans être suspicieux », affiche une association protection de l'Enfant. Toute la difficulté est justement dans la capacité à détecter les réseaux. Et à différencier le faux du vrai. Une rumeur persistante avait couru il y a deux ans accusant les magasins Nature et Découvertes d'être une branche de la Scientologie. De même pour l'agence immobilière Century 21. Rien ne l'a confirmée : l'hypothèse d'une déstabilisation organisée par des concurrents n'est pas à exclure. Il faut évidemment se méfier des amalgames : tout professeur de yoga n'est pas un gourou, tout sophrologue ne cache pas une secte. C'est le problème de la chasse aux sectes, celui dont n'ont pas tenu compte les députés avec leur concept flou de délit de « manipulation mentale ».

Les associations antisectes (Adefi ou Centre Roger Ikor) ont-elles raison de s'inquiéter du rôle des écoles Steiner et de l'anthroposophie ? Cela fait trente ans que ces écoles ouvrent avec la bénédiction de l'Education nationale. Favorisant l'expression artistique, elles viennent d'obtenir la condamnation en diffamation en première instance du député Jacques Guyard, qui les avait qualifiées de secte sur France 2 le 17 juin 1999. Que faut-il penser d'une école comme Enixia, pour surdoués, mise en liquidation judiciaire en novembre 1999 et remplacée le 3 janvier 2000 par l'école Europea : Enixia avait été fondée par d'anciens raéliens, qui affirment avoir coupé les ponts avec la secte. Rien de significatif n'apparaît dans les programmes. Pourtant, l'un des buts avoués de la secte de Claude Vorilhon est de créer une société où les surdoués gouverneraient le monde, en liaison avec les extraterrestres. La direction d'Europea est assurée par une ancienne enseignante d'Enixia. La réponse à cette situation comme à d'autres est plus philosophique que concrète. Le débat est vif entre les tenants du principe de précaution, qui veut qu'on interdise tout mouvement ou toute personne suspects de sectarisme et ceux qui mettent au-dessus de tout le respect de la liberté de penser.

Les pièges tendus aux parents par les associations paravents sont souvent grossiers. « Ils n'ont aucun besoin d'être subtils, explique Jean-Marie Abgrall, psychiatre et grand pourfendeur de sectes [auteur de "la Mécanique des sectes", Pocket]. Le prosélytisme ne s'adresse qu'à des gens qui ont une faille. Les gourous ne sont pas assez sots pour embrigader des enfants contre le gré de leurs parents. C'est la porte ouverte au piège juridique, car ce qui est contravention pour un adulte devient crime pour un enfant. »

Le piège le plus fréquent est l'alibi humanitaire, dont beaucoup de sectes se prévalent. Elles s'abritent derrière des associations comme l'Unicef ou la Croix-Rouge. Ainsi les raéliens ont lancé en février 1998 une grande collecte en faveur des enfants irakiens. La Famille organise des envois de vêtements aux enfants des pays de l'Est et en Russie centrale. La Fédération des Femmes pour la Paix mondiale, liée à Moon, oeuvre en faveur de l'enfance maltraitée, et la Scientologie a beaucoup approché les jeunes par le biais de son association Non à la Drogue, Oui à la Vie, dans laquelle s'est impliqué l'acteur Xavier Deluc, et qui délivrait aux enfants un « diplôme d'ambassadeur pour une France sans drogue ». Ker Jeanne, satellite d'IVI, apporte de la musique à l'hôpital, dans les unités de soins pour enfants. La valeur des causes, comme souvent la sincérité de ceux qui s'en occupent, n'est pas forcément sujette à caution. Mais cet humanitarisme est prétexte à un prosélytisme d'autant plus redoutable que les gens qui s'y livrent n'ont que rarement le sentiment de tromper leur clientèle.

Pas de panique, cependant. « L'emprise des sectes sur les enfants existe mais elle n'est pas exagérément alarmante », nuance Jean-Marie Abgrall. Pour ce spécialiste combatif, « ceux qui ne sont pas enfermés peuvent confronter la vision de leur secte à celle qu'ils reçoivent de l'extérieur. A partir de 14 ans, ils peuvent claquer la porte ». Beaucoup le font d'ailleurs. Mais certains, déjà trop fragilisés, auront leur vie saccagée.

Hubert Prolongeau
la suite du dossier du NouvelObs (fautes et coquilles corrigées) en ligne:
Deux exemples autour du groupe Shri Ram Chandra Mission - SRCM -
Ces pères divorcés, impuissants devant les sectes...
Les parents sont divorcés et la mère, membre d'une secte, a la ( garde est obsolète ) résidence et l'hébergement principal des enfants.
Face à ce cas de figure assez fréquent, la justice hésite entre la nécessité de protéger l'enfant et celle de sauvegarder la liberté de croyance

« Au début, cela ne m'a pas inquiété. Ils venaient méditer à la maison en groupe. Les enfants n'étaient pas touchés. J'ai même essayé, mais ce n'était pas mon truc. Je les traitais avec une certaine ironie ». Michel Gilbert partage alors depuis dix ans l'existence de Françoise, dentiste, avec qui il a eu deux enfants, de 5 ans et 2 ans et demi. Le couple connaît des difficultés financières : il n'a plus de travail et décide de devenir père au foyer. De plus en plus, sa compagne se livre à la méditation et fréquente un groupe appelé Shri Ram Chandra Mission, dont le siège est à Madras, en Inde. Ses membres s'adonnent à la méditation sahaj marg, inspirée du raja yoga, suivant l'enseignement d'un maître nommé Sri Rajagopalachari Parthasarathi, dit Chariji. Ce dernier demande une dévotion absolue à ses adeptes et veut « éduquer les masses et propager parmi elles l'art et la science du yoga ». Pendant sept mois, Michel voit grandir cette influence. En décembre 1998, le rapport Vivien classe Shri Ram Chandra parmi les sectes. 2 000 personnes en seraient membres. Le père s'inquiète. En janvier 1999, le groupe lui fait sentir qu'il est indésirable. Fin février, Françoise parle de séparation, fait chambre à part. Il se rend compte qu'elle prépare un voyage en Inde pour l'anniversaire du maître, puis qu'elle a une liaison avec un autre adepte.
Le 29 juin, Michel est hospitalisé pour un ulcère. Elle emmène les enfants en Espagne. Le 15 août, Michel Gilbert attaque la secte pour enlèvement d'enfants. Le 21 décembre, une ordonnance confie pourtant la garde exclusive des enfants à la mère. Depuis, il a pu obtenir de les voir dans un point-rencontre. Il n'a aucune information sur leur adresse, leur école. « Quand je les vois, mon fils est comme éteint. J'ai essayé d'entrer en contact avec la secte en Inde : je n'ai eu aucun écho. »
L'histoire de Bernard P. est presque identique. Après son divorce, il note chez ses deux garçons de 8 et 9 ans un comportement étrange, une volonté de dissimulation qu'ils n'avaient pas avant. Ils lui avouent alors que leur mère fréquente Shri Ram Chandra Mission, racontent qu’un portrait du gourou trône à la maison. Le père se renseigne, inquiet. Les enfants lui annoncent plus tard qu’ils doivent participer à un séminaire du groupe au château d'Augerans, près de Dole, en août 1999. Bernard P. saisit alors le juge aux affaires familiales pour obtenir la garde de ses enfants ou, du moins, interdire à la mère qu’ils soient emmenés dans la secte. Le juge accordera l'interdiction de sortie du territoire, mais estimera qu'il n'y a pas urgence à modifier le droit de garde.« L'arsenal juridique est suffisant, affirme Philippe Lefant, avocat au barreau de Chambéry, spécialisé dans ce type d'affaires, si l'enfant est en danger, c'est-à-dire en contact permanent avec la secte. Il est possible de demander la déchéance d'autorité parentale du conjoint fautif devant le tribunal de grande instance. Sinon, on peut demander que l'enfant dont l'adepte a la garde ne soit pas mêlé à ses affaires religieuses. On peut aussi obtenir la saisine du juge aux affaires familiales pour réorienter son éducation. Mais c’est une décision peu satisfaisante car extrêmement difficile à contrôler : on ne peut guère le faire que par huissier, et cela n’a de valeur que si la personne visée n’est pas prévenue. Sinon, il est facile de tout dissimuler. Presque systématiquement, je demande l'interdiction de sortie du territoire pour les enfants quand la secte a un siège social à l’étranger. Et je l’obtiens régulièrement. »Le problème réside plus dans l’attitude des juges. « Les actions de ce type se heurtent au principe fondamental de la liberté de croyance, poursuit Philippe Lefant. Il me faut souvent faire preuve d’une modération que mes clients ne comprennent pas, pour ne mettre en avant que le bien de l’enfant et non l’aspect idéologique du problème. » « La justice ne peut intervenir que si la santé, la sécurité, la moralité ou les conditions d’éducation de l’enfant sont compromises », rappelle le président du tribunal pour enfants de Versailles.Ce qui laisse place à bien des incohérences. Ainsi, en 1993, un père divorcé avait obtenu le retrait de la garde de ses enfants à la mère parce qu'elle fréquentait les Témoins de Jéhovah. « La pratique d’une secte particulièrement prégnante ne peut qu’avoir un retentissement sur le comportement d’enfants jeunes et contrarier leur libre arbitre », avait estimé le tribunal. En revanche, la même année, Aimé Lafarge, dans la même situation, était débouté par le tribunal de Narbonne au motif que cela « reviendrait à permettre que des particuliers agissant isolément qualifient de secte tout groupe minoritaire au sein d’une religion ou d’une philosophie. Cela conduirait au totalitarisme en menaçant la liberté de conscience d'une minorité ».
Hubert Prolongeau

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Pour plus d'informations sur l'organisation sectaire internationale mentionnée dans cet article, consultez l'excellente information d'Alexis Mielkarsky et les sites des opposants

lundi 3 juillet 2000

Ces pères impuissants face aux sectes et à la justice

Les parents sont divorcés et la mère, membre d'une secte, a la garde des enfants. Face à ce cas de figure assez fréquent, la justice hésite entre la nécessité de protéger l'enfant et celle de sauvegarder la liberté de croyance

« Au début, cela ne m'a pas inquiété. Ils venaient méditer à la maison en groupe. Les enfants n'étaient pas touchés. J'ai même essayé, mais ce n'était pas mon truc. Je les traitais avec une certaine ironie. » Michel Gilbert partage alors depuis dix ans l'existence de Françoise, dentiste, avec qui il a eu deux enfants, de 5 ans et 2 ans et demi. Le couple connaît des difficultés financières : il n'a plus de travail et décide de devenir père au foyer. De plus en plus, sa compagne se livre à la méditation et fréquente un groupe appelé Shri Ram Chandra Mission, dont le siège est à Madras, en Inde. Ses membres s'adonnent à la méditation sahaj marg, inspiré du rajah yoga, suivant l'enseignement d'un maître nommé Shri Ram Chadraji Maharaj, dit Babuji. Ce dernier demande une dévotion absolue à ses adeptes et veut « éduquer les masses et propager parmi elles l'art et la science du yoga ». Pendant sept mois, Michel voit grandir cette influence. En décembre 1998, le rapport Vivien classe Shri Ram Chandra parmi les sectes. 2 000 personnes en seraient membres. Le père s'inquiète. En janvier 1999, le groupe lui fait sentir qu'il est indésirable. Fin février, Françoise parle de séparation, fait chambre à part. Il se rend compte qu'elle prépare un voyage en Inde pour l'anniversaire du maître, puis qu'elle a une liaison avec un autre adepte.
Le 29 juin, Michel est hospitalisé pour un ulcère. Elle emmène les enfants en Espagne. Le 15 août, Michel Gilbert attaque la secte pour enlèvement d'enfants. Le 21 décembre, une ordonnance confie pourtant la résidence et l'hebergement exclusive des enfants à la mère. Depuis, il a pu obtenir de les voir dans un point-rencontre. Il n'a aucune information sur leur adresse, leur école. « Quand je les vois, mon fils est comme éteint. J'ai essayé d'entrer en contact avec la secte en Inde : je n'ai eu aucun écho. »

L'histoire de Bertrand P. est presque identique. Après son divorce, il note chez ses deux garçons de 8 et 9 ans un comportement étrange, une volonté de dissimulation qu'ils n'avaient pas avant. Ils lui avouent alors que leur mère fréquente Shri Ram Chandra, racontent qu'un portrait du gourou trône à la maison. Le père se renseigne, inquiet. Les enfants lui annoncent plus tard qu'ils doivent participer à un séminaire du groupe au château d'Augerans, près de Dole, en août 1999. Bertrand P. saisit alors le juge aux affaires familiales pour obtenir la garde de ses enfants ou, du moins, interdire à la mère qu'ils soient emmenés dans la secte. Le juge accordera l'interdiction de sortie du territoire, mais estimera qu'il n'y a pas urgence à modifier le droit de garde.
« L'arsenal juridique est suffisant, affirme Philippe Lefant, avocat au barreau de Chambéry, spécialisé dans ce type d'affaires, si l'enfant est en danger, c'est-à-dire en contact permanent avec la secte. Il est possible de demander la déchéance d'autorité parentale du conjoint fautif devant le tribunal de grande instance. Sinon, on peut demander que l'enfant dont l'adepte a la garde ne soit pas mêlé à ses affaires religieuses. On peut aussi obtenir la saisine du juge aux affaires familiales pour réorienter son éducation. Mais c'est une décision peu satisfaisante car extrêmement difficile à contrôler : on ne peut guère le faire que par huissier, et cela n'a de valeur que si la personne visée n'est pas prévenue. Sinon, il est facile de tout dissimuler. Presque systématiquement, je demande l'interdiction de sortie du territoire pour les enfants quand la secte a un siège social à l'étranger. Et je l'obtiens régulièrement. »

Le problème réside plus dans l'attitude des juges.
« Les actions de ce type se heurtent au principe fondamental de la liberté de croyance, poursuit Philippe Lefant. Il me faut souvent faire preuve d'une modération que mes clients ne comprennent pas, pour ne mettre en avant que le bien de l'enfant et non l'aspect idéologique du problème. » « La justice ne peut intervenir que si la santé, la sécurité, la moralité ou les conditions d'éducation de l'enfant sont compromises », rappelle le président du tribunal pour enfants de Versailles.
Ce qui laisse place à bien des incohérences. Ainsi, en 1993, un père divorcé avait obtenu le retrait de la garde de ses enfants à la mère parce qu'elle fréquentait les Témoins de Jéhovah. « La pratique d'une secte particulièrement prégnante ne peut qu'avoir un retentissement sur le comportement d'enfants jeunes et contrarier leur libre arbitre », avait estimé le tribunal. En revanche, la même année, Aimé Lafarge, dans la même situation, était débouté par le tribunal de Narbonne au motif que cela « reviendrait à permettre que des particuliers agissant isolément qualifient de secte tout groupe minoritaire au sein d'une religion ou d'une philosophie. Cela conduirait au totalitarisme en menaçant la liberté de conscience d'une minorité ».